Les Tirailleurs Sénégalais dans la Seconde Guerre mondiale : une histoire militaire majeure, longtemps sous-estimée

Le 22/03/2026 à 15:03 0

Dans Conflits historiques

DOSSIER HISTORIQUE — CONFLITS NATIONS

Entre 1939 et 1945, environ 180 000 soldats originaires d’Afrique de l’Ouest — regroupés sous l’appellation administrative de tirailleurs sénégalais — combattent sous uniforme français. Le terme désigne en réalité des hommes venus de l’ensemble de l’Afrique occidentale française (AOF) : Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger, Côte d’Ivoire, Guinée, Bénin, Togo.

Lors de la seule campagne de France de 1940, près de 80 000 tirailleurs sont engagés. Leur parcours est marqué par des faits d’armes, des pertes lourdes — 17 000 morts ou disparus en 1940 — des discriminations documentées et une reconnaissance tardive.

Ce dossier propose une synthèse claire et complète de leur rôle, de la Belgique à la Provence, en passant par Chasselay, Thiaroye et les enjeux mémoriels contemporains.

Les tirailleurs senegalais dans la seconde guerre mondiale

1. 1939–1940 : mobilisation et campagne de France

1.1. Le recrutement et la place des tirailleurs

À la veille de la guerre, l’armée française s’appuie sur un vaste système de troupes coloniales. Les tirailleurs sénégalais en sont une composante essentielle : plus de 20 régiments sont mobilisés entre 1939 et 1940.

Ils sont affectés à :

  • la défense de secteurs fortifiés,
  • la couverture de replis,
  • la protection de ponts,
  • des combats retardateurs.

1.2. La campagne de France

En mai–juin 1940, les tirailleurs sont engagés sur plusieurs fronts : nord et est de la France, vallée de la Meuse, Belgique, région lyonnaise.

Ils reçoivent souvent l’ordre de “tenir sans esprit de recul”. Les pertes sont lourdes : près d’un tirailleur sur quatre engagé en 1940 est tué ou porté disparu.

2. Les tirailleurs sénégalais en Belgique (mai 1940)

2.1. Le cadre général
Lors de l’invasion allemande, l’armée française intervient en Belgique. Des unités de tirailleurs sont intégrées dans les dispositifs de défense autour de : Namur, Ciney, Dinant, Huy, Andenne, Philippeville, Flavion, Givet.

2.2. Namur et Ciney : combats retardateurs

Les tirailleurs participent à la défense des ponts et des axes routiers. Ils affrontent des unités motorisées allemandes dans des conditions difficiles : bombardements, supériorité matérielle ennemie, repli général des forces alliées.

Leur mission est de gagner du temps. Les archives belges et françaises confirment que plusieurs centaines de tirailleurs tombent dans ces combats.

2.3. Flavion et Philippeville
Dans la région de Flavion, les tirailleurs combattent aux côtés d’unités blindées françaises. Les Panzerdivisionen percent rapidement, mais la résistance des tirailleurs est attestée dans plusieurs rapports militaires.

3. Chasselay (juin 1940) : un épisode emblématique

3.1. La défense de Lyon
En juin 1940, le 25e RTS reçoit l’ordre de retarder l’avancée allemande au nord de Lyon.

3.2. Les exécutions
Après leur capture, plusieurs dizaines de tirailleurs sont séparés des soldats blancs. Des exécutions sont commises. Les estimations varient entre 50 et 100 tirailleurs exécutés dans ce secteur.

3.3. Le Tata sénégalais
Une nécropole, le Tata sénégalais, est érigée après-guerre. Elle accueille 188 tombes, devenant un lieu majeur de mémoire.

4. Comment l’armée allemande percevait les tirailleurs

4.1. Une réputation de combattants tenaces
Les rapports allemands décrivent les tirailleurs comme : « résistants », « difficiles à déloger », « combatifs jusqu’à la dernière cartouche ».

4.2. La propagande nazie
Elle les présente comme : des « troupes coloniales primitives », un symbole de la « décadence française ».

4.3. Racisme idéologique et violences
La doctrine nazie considère les soldats noirs comme « inférieurs ».

Conséquences : exécutions sommaires, mauvais traitements en captivité, séparation stricte des prisonniers noirs et blancs. Plusieurs centaines de tirailleurs sont exécutés sommairement en 1940 selon les estimations historiques.

5. 1942–1944 : les tirailleurs dans les forces françaises libres

5.1. L’armée d’Afrique : le réservoir de la Liberté

Après le choc de 1940, une partie des troupes coloniales rejoint les Forces Françaises Libres (FFL) du Général de Gaulle. En 1943, l’armée d’Afrique devient une force incontournable.

En 1943, l’armée d’Afrique compte plus de 110 000 soldats originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne.

5.2. Des sables de Tunisie aux montagnes d'Italie

Les tirailleurs ne sont pas des troupes de seconde zone ; ils sont engagés dans les secteurs les plus critiques :

  • La campagne de Tunisie : combats décisifs pour chasser l'Axe d'Afrique du Nord.
  • La campagne d’Italie : intégrés au Corps Expéditionnaire Français (CEF) sous les ordres du Général Juin.
  • Les combats de montagne : ils s'illustrent par leur endurance et leur capacité à manoeuvrer dans des reliefs escarpés où les blindés sont inutilisables.

C'est dans ces campagnes que se forge l'outil militaire qui permettra le retour sur le sol métropolitain quelques mois plus tard.

6. Le Débarquement de Provence (15 août 1944)

6.1. L’opération Dragoon

Le Débarquement de Provence mobilise 250 000 soldats français, dont près de 50 % issus des troupes coloniales. C'est le "second souffle" de la Libération, souvent éclipsé par la Normandie, mais stratégiquement décisif.

6.2. Une armée largement composée de troupes coloniales

Parmi eux, on compte :

  • 50 000 tirailleurs sénégalais, fer de lance de l'infanterie,
  • des tirailleurs algériens, marocains et tunisiens,
  • les goumiers et les spahis,
  • les unités d’Afrique-Équatoriale française.

6.3. Leur rôle dans la Libération

Leur avancée foudroyante permet de libérer les ports vitaux et de remonter le pays à une vitesse qui surprend l'état-major allemand.

Fait d'armes : 13 000 prisonniers allemands capturés en Provence en seulement deux semaines.

  • La libération de Toulon (20–26 août 1944) : combats de rue acharnés,
  • La libération de Marseille (21–28 août 1944),
  • La remontée vers le Nord : Lyon, Autun, Dijon, et Besançon.

Cette avancée rapide ouvre la route du Rhône et accélère la jonction avec les forces venues de Normandie.

7. Le “blanchiment” des unités (1944)

7.1. Une réorganisation brutale

À l’automne 1944, alors que la victoire finale se dessine, 20 000 à 25 000 tirailleurs sont soudainement retirés du front. Ils sont remplacés par des soldats métropolitains issus des FFI (Résistance).

7.2. Les motivations de l'État-Major :

  • L'intégration des résistants : nécessité de fusionner les FFI dans l'armée régulière.
  • Le récit national : volonté politique de présenter une armée « blanche » lors de la libération finale.
  • L'ordre colonial : crainte qu'un retour de soldats victorieux ne déstabilise l'Empire.

Quelques semaines plus tard, un autre épisode marquant va cristalliser les tensions autour du statut des tirailleurs : Thiaroye.

8. Thiaroye (1er décembre 1944)

8.1. Le contexte
Plusieurs milliers de tirailleurs sont rapatriés au Sénégal entre fin 1944 et 1945. Regroupés au camp de Thiaroye, ils attendent le paiement de leurs soldes et primes de captivité légitimes.

8.2. Les faits : Une opération militaire est menée contre ces hommes désarmés. La version officielle évoque 35 morts. Des travaux historiques estiment un bilan pouvant atteindre 70 à 300 victimes.

8.3. Mémoire : Thiaroye devient aujourd’hui un moment central et tragique de la mémoire des troupes coloniales, symbole d'une reconnaissance bafouée.

Ces deux épisodes illustrent la complexité du rapport entre engagement militaire, politique coloniale et mémoire.

9. Après-guerre : pensions et reconnaissance

9.1. La cristallisation (1959)
Lors des indépendances, la France décide de « cristalliser » les pensions des anciens combattants coloniaux. Leurs soldes sont figées, ne suivant plus l'inflation, contrairement à celles de leurs frères d'armes métropolitains.

Le résultat est une injustice historique : des écarts de revenus pouvant atteindre un rapport de 1 à 10 entre un ancien tirailleur et un soldat français pour un même sacrifice.

9.2. Évolutions tardives
Il faudra attendre les années 2000 pour que des mesures rétablissent progressivement l’égalité. Un tournant majeur survient en 2023 : l’obligation de résidence prolongée sur le sol français pour toucher la pension complète est enfin levée, permettant aux derniers vétérans de finir leurs jours dignement auprès de leurs familles.

10. Conclusion

 

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose :

L’histoire des tirailleurs sénégalais est celle d’un engagement militaire majeur, de la Belgique aux montagnes d'Italie, jusqu'aux côtes de Provence. Elle reste marquée par des faits d’armes héroïques et des pertes abyssales, mais aussi par des discriminations documentées et une reconnaissance qui fut trop longue à venir.

Aujourd’hui, le travail historique permet enfin de restituer leur place légitime dans l’histoire militaire du XXe siècle : celle de libérateurs à part entière.

Leur histoire continue aujourd’hui d’alimenter les recherches, les commémorations et les débats sur la mémoire militaire.

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Christophe Adam

Analyste Géopolitique Indépendant

"Décrypter l'invisible derrière le fracas du monde."

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